Save the planet
eat a burger!

Projet avec Yves Levasseur
Galerie Duplex, Genève, hiver 2010

Tout commence mal, la présentation du projet aux membres de la galerie (espace indépendant Duplex à Genève) suscite une pluie de doutes et d'incompréhensions. En quoi le fait de vendre des hamburgers, même végétariens et de production locale, constitue-t-il un geste artistique et non pas juste une démarche marchande et entrepreneuriale? Heureusement Nicolas Bourriaud est convié au débat, l'esthétique relationnelle dans une main, l'altermodernité dans l'autre, le projet est accepté et se déroulera aussi longtemps que durera l'hiver 2009/2010.
Première étape, une maison fantôme perdue en campagne fribourgeoise, celle de la défunte tante de Christian. Rien n'a changé depuis sa disparition, tout est à sa place, les murs tombent, la poussière s'accumule sur les peintures et les bibelots rangés. Les assiettes autrichiennes au bords dorés sont retirées de cette ruine in progress, ainsi qu'une série de verres sérigraphiés année 60.
La dernière semaine de décembre sert de test grandeur nature. La recette de la "viande" est un burger d'haricots noirs bio en provenance du Brésil. Il faut les tremper pendant 24 heures. Christian trouve dans la routine de la cuisson et du façonnage un contentement zen. L'idée que cette production artistique, car c'est bien comme cela qu'il la considère, sera consommée et aura disparu le jour d'après lui convient bien, lui qui se définit comme un sculpteur d'espace et de temps.
Yves trace la ville sur son vélo, et fait ses provisions de pommes de terres et salades bio aux différents marché de quartiers. En discutant avec les maraîchers il arrive encore à trouver des tomates locales et bio, les dernières de la saison. Dans la cuisine, après avoir fait cuir un fort thé de gingembre de Thaïllande (bio?, j'en doute), il fait frire ses patates qui collent à la poël. Il décide d'aller emprunter la friteuse de sa mère.
Les clients sont invités à laisser des commentaires sur leur expérience, Yves et Christian adoptent un nouveau slogan pour le projet "nous sommes là pour nous améliorer!". A la fin de la semaine une nouvelle recette de burger avec des lentilles rouges bio d'Inde est adoptée. Il se distingue du burger de viande par sa couleur orangé, aucun doute un nouveau rapport au burger s'opère, dépassé l'ersatz il ya création végétarienne originale. Il fait froid, les températures dans cet espace non chauffé tombent en dessous de zéro. Une yourte mongole est montée dans la galerie, elle permet d'accueillir 15 personnes, il est alors décidé de produire 15 burgers par jour. Pause de Noël, nouvel an.

Le menu coûte 10 francs, il comprend un veggie burger de lentille et algues, une tranche de fromage de chèvre du Valais, fondue, des cornichons roumains (de production vague), une feuille de salade genevoise, la sauce 3M (moyonnaise, moutarde et miel, bios). Il a été impossible de trouver du pain à burger bio, il provient donc de la boulangerie Migros en Suisse allemande (bien qu'il soit marketé made in america), une salade du jour ainsi qu'une portion de frite genevoises saupoudrées de Mapocho (épices amérindiennes). Il s'accompagne d'un thé au gingembre à discrétion et de musiques retransmises en directe d'une radio du New-Jersey. Pour 5 francs de plus on déguste une tranche de cheesecake au citron, les citrons ont été donnés par le beau-père de Christian qui les cultivent en Espagne. Le ketchup est bio, il y a aussi un chutney de piments maison, ni local ni issu de culture biologique, il décape!
Des flyers sont imprimés, Juicy Burger, Save the Planet, Eat a Burger! Yves force Christian à porter deux chapeaux l'un sur l'autre en guise d'uniforme, Yves est dans la rue avec sa friteuse, il dirige le client vers l'intérieur où Christian confectionne les assiettes dans le froid de la cuisine. Lorsqu'il y a du soleil, Yves déplace sa friteuse pour profiter des quelques rayons, souvent il neige. Le Juicy est ouvert les jeudi et vendredi pendant 3 mois. Ca ne se passe pas comme cela chez Mcdonalds!
Les clients se succèdent avec plus ou moins de régularité, toujours surpris de trouver une yourte à cette endroit, et deux artistes qui l'animent en une performance indéfinissable (guerilla fooding?). Cette posture succite des réactions, déclenche des questions, et souvent au moment de payer des échanges sur la société contemporaine, les usages des ressources ou les postures artistiques ont lieu au bar. Certains se sentent lésés, sérieusement ils espéraient sauver la planète entre midi et deux. D'autre plus optimistes laissent un pourboire.